Les gouttes d'eau ruissellent sur la vitre du train.
Le train tangue un peu. Je regarde par la fenêtre. Le sol est à cent mètres sous le train. On se demande sur quoi il roule. Il n'y a pas de béton, rien. On dirait que les rails sont dans le vide. Une fausse man½uvre et on tombe dans le fossé. Je ne sens pas de danger. Bientôt, on traverse à nouveau la campagne.
Le train tangue un peu. J'essaie d'écrire sur mon carnet mais c'est difficile.
Je repense à cette soirée de pure folie...
Et je me rends compte que la musique est une drogue. Je pourrais mourir si je ne vivais pas sans elle. Je ferme les yeux et me rappelle de cette soirée.
Seule quelques instants dans l'immensité de cette salle. Je regarde la fosse se remplir. Les gens courent. Certains crient, d'autres rient. Je regarde leur visage tandis qu'ils s'élancent dans cette course folle. J'y lis le bonheur, cette joie qu'ils attendaient depuis dix ans, tout comme moi.
La force de la jeunesse. D'autres, plus fragiles, marchent tranquillement, grimpant les escaliers. Je suis étonnée que le public soit composé de tout âge.
Moi je suis assise. L'attente sous le soleil brûlant ne me permet pas de rester debout davantage.
En fond musicale pendant l'attente, Muse, Daft Punk. La scène est plongée dans l'ombre.
Je sens cette ambiance que je n'avais pas ressentit depuis longtemps. Il ne manque plus que lui, lui qui a été présent quelques semaines auparavant sur une autre date avec moi pour vivre ce moment unique et rare. Lui dont l'absence se fait ressentir, ce soir.
La salle se remplit enfin. Les premières chansons arrivent. La voici enfin. Le son est très fort. Je ne m'entends pas chanter. Je sens le rythme de la batterie traverser tout mon corps, la musique me transperce et me pénètre. C'est une jouissance, quelque chose de beau. Ce soir, j'ai l'impression de faire corps avec la musique. Tout ce qui existe autour, je n'y pense plus. Il n'y a plus que cette soirée qui compte. Je verse des larmes. Des larmes sur ses mots qu'elle chante. Ces mots qui m'ont accompagnée pendant dix ans. Assise sur l'escalier, elle chante, se demande « A quoi je sers? » L'humilité toujours, malgré son statut imposant. Les notes pénètrent le corps. La musique est forte ce soir. Puis vient la fin. Deux courtes heures. Je descends les gradins, je cours, et parviens à me retrouver au milieu de la fosse pour la toute dernière chanson. « Si j'avais au moins revu ton visage, entrevu au loin le moindre nuage... » Sur les écrans géants jaillit la lave d'un volcan en éruption, déchainé. L'amour, ce feu ardent qui ne cesse de jaillir et de tout détruire sur son passage...
Et la voilà, elle, qui nous dit au revoir. Je pleure. Je ne pleure que très rarement lors des concerts, mais pour celui-là, je pleure. Parce que je n'en referai pas d'autres sur cette tournée. Parce que j'ai le sentiment que c'est sa toute dernière tournée, que plus jamais je ne pourrai l'applaudir. Comme d'autres à côté de moi, je crie son nom. Je hurle des « merci », je saute, je chante, je me laisse bercer par sa chanson et puis tout s'arrête.
On dit tellement de choses sur elle, tellement de méchanceté, tellement d'idioties, mais en vérité nul ne sait de quelle artiste il s'agit. Les écrans géants s'éteignent. La salle est baignée de rouge. La version instrumentale d' Avant que l'ombre... résonne dans toute la salle. Exactement comme lors des concerts de janvier 2006. Les gens s'en vont, d'autres restent, les yeux rivés vers la scène, comme ébahis, stupéfaits, éblouis. Je me colle contre la régie en attendant de retrouver un ami. Et je pleure encore. C'est la fin d'une belle aventure...
J'ouvre les yeux. Le train ne tangue plus. La pluie perle toujours sur la vitre. Je mets mon baladeur dans les oreilles. Je zappe quand je tombe sur une de ses chansons. J'ai pour rituel de ne jamais écouter les chansons d'un¤ artiste que je viens de voir en concert et ce sur une période de quelques jours. Tout ça pour garder intacte dans ma mémoire la soirée que j'ai vécu.
Il y a des moments comme ça où on se rend compte que la musique est et restera à jamais l'unique compagne fidèle. Elle ne nous trompe jamais. Elle peut nous lasser, mais quand on la retrouve, le plaisir revient, décuplé, comme nouveau, inédit. On redécouvre sa beauté comme si c'était la première fois. Et plus rien autour n'a d'importance. La foule, unanime, se rassemble et vibre pour elle. Elle accompagne les êtres depuis des siècles. Qui aujourd'hui peut de passer d'elle? Qui donc?
Je rentre. Je ne sens même pas la pluie sur moi. Je ne pense plus à rien. Je sors les clés, pose mes affaires et m'affale sur le lit. Je ne pense à rien. Je constate comme tout est éphémère, comme tout ne tient qu'à un fil. On passe des années à construire une vie et il suffit d'un rien pour que tout soit éteint. Les évènements, les rires, les joies, les pleurs, le frisson, tout ça disparaît un jour ou l'autre. Poussières. Je ne sens plus mes jambes. Les courbatures se font ressentir. Le corps épuisé se repose. Et autour de moi, le silence dans ce minuscule espace. C'est incroyable comme tout est éphémère.
Alors je mets les écouteurs, et je me laisse à nouveau perdre dans l'ivresse de la musique. A l'heure où les informations nous effraient sur l'avenir humain, nous prédisant que le pire reste à venir, moi j'ai plutôt envie de dire que le meilleur reste à venir. Tout ne dépend plus que de nous.
Comme le disait le regretté Daniel Balavoine, « dans un monde où le plus beau reste à faire... »
Manteau de Nuit
[ 14.06.2009 ]